1 Yokora

Inegalites Scolaires Dissertation Sample

Introduction

1

La reproduction des inégalités sociales via l’éducation est un phénomène sur lequel l’économie et la sociologie de l’éducation se sont depuis longtemps penchées. Dans les pays de l’ocde (ocde [2001]), de même que dans les pays en développement (Filmer, Pritchett [1999]), les inégalités sociales se perpétuent en produisant des inégalités de réussite scolaire entre enfants d’origine sociale différente.

2

L’une des caractéristiques les plus frappantes de ce phénomène est qu’entre un tiers et la moitié de ces inégalités éducatives découlent directement des choix faits par les individus (Duru [2002]). Les enfants d’origine défavorisée s’engagent en moyenne dans des études plus courtes, toutes choses égales par ailleurs (notamment à résultats scolaires identiques).

3

Afin d’expliquer ces différences sociales dans les choix éducatifs, on a eu très souvent recours en sciences humaines à des explications reposant sur des différences d’aspiration entre les individus des différentes classes sociales (Hyman [1953], Bourdieu [1964], Boudon [1973]). Dans ce cadre, Boudon s’est opposé à la thèse selon laquelle ces différences d’aspiration seraient un reflet de divergences de « culture » entre les différentes classes sociales. Reprenant l’analyse de Keller et Zavalloni [1964], il a proposé un mécanisme simple pour expliquer ces différences d’aspiration : un individu juge son succès scolaire (et le niveau de revenu associé) relativement à son origine sociale initiale. Un niveau de réussite scolaire, considéré comme un succès par un individu donné, sera considéré comme un échec par un autre individu ayant une origine sociale plus élevée.

4

Parallèlement, les travaux initiés par Kahneman et Tversky en théorie de la décision, la Prospect Theory, reposent sur le principe selon lequel les agents évaluent les éventualités qui s’offrent à eux comme gains ou comme pertes, relativement à un point de référence (Kahneman, Tversky [1979, 1992]).

5

Dans cet article, nous montrons que les hypothèses de la Prospect Theory permettent de justifier la thèse de Boudon. Ce résultat ne découle pas uniquement de l’existence d’un point de référence pour l’individu, comme il l’a proposé initialement. Des hypothèses supplémentaires, que fournit précisément la Prospect Theory, sur le comportement de l’individu par rapport à son point de référence sont nécessaires. Ce cadre offre donc un fondement théorique rigoureux à l’explication des inégalités sociales de choix par des différences d’aspiration.

Éléments empiriques et interprétation

6

Les inégalités dans l’éducation se forment selon deux logiques distinctes. Tout d’abord, les enfants d’origine sociale aisée ont des résultats scolaires plus élevés que leurs homologues moins favorisés. Deuxièmement, à résultats scolaires donnés, ils choisissent plus fréquemment des études plus longues.

7

Ces deux aspects des inégalités scolaires sont représentées sur la figure 1 [1][1] Cette figure est extraite de Erikson, Jonsson [199..., qui concerne les résultats et les choix scolaires des enfants suédois à 16 ans. Ils doivent alors choisir de s’orienter en filière générale ou non (autre filière ou arrêt des études). Les courbes en cloche représentent la distribution des résultats scolaires (moyenne des notes de la dernière année d’étude) des enfants des 20 % les plus défavorisés (D) et des enfants des 20 % les plus favorisés (F). Les courbes en S représentent, quant à elles, la proportion d’enfants poursuivant des études dans la filière générale pour des résultats scolaires donnés.

8

Dans la lignée de Boudon [1973], plusieurs sociologues ont défendu l’idée que ces différences de choix naissaient d’une conception relative de la réussite sociale : les individus évaluent leur réussite en fonction de leur point d’origine. Des différences d’origine sociale induisent donc des différences de choix.

Figure 1 - Différences d’orientation et origines sociales en Suède à 16 ans
9

Les auteurs en sociologie n’ont pour autant jamais formalisé la logique sous-jacente aux choix qui permettrait d’expliquer comment des points de références différents peuvent impliquer les différences de choix observées empiriquement. La modélisation des décisions scolaires dans le cadre de la Prospect Theory, permet de donner une justification théorique à une telle explication.

Modélisation des choix éducatifs

10

Les choix scolaires portent sur des options risquées, en particulier faire des études longues ou courtes. Pour faire ses choix, l’individu doit estimer les rendements attendus des différentes options possibles. Celles-ci ne sont pas caractérisées par le même niveau de risque : des études longues présentent plus de risques que des études courtes. Le succès scolaire dans des études longues est en effet associé à un niveau de revenu supérieur à celui offert par des études courtes. Mais des études plus longues impliquent un investissement plus important, et le plus souvent un risque d’échec plus élevé.

11

Pour étudier l’effet d’un point de référence sur les choix scolaires de l’individu, nous allons modéliser le choix entre deux situations présentant un risque distinct. Au premier choix X, est associé une loterie risquée : (x1, p ; x2, 1 ? p) et au deuxième choix Y est associé un gain sans risque y.

13

Cette hypothèse assure que le choix de l’individu n’est pas trivial.

Hypothèse 2 (Reflection hypothesis).

Suivant le principe de la Prospect Theory, les individus évaluent les éventualités x en les considérant comme des gains ou des pertes relativement à un point de référence x*. La fonction d’utilité est symétrique par rapport à l’origine. Nous restreindrons notre étude plus spécifiquement à des points de référence situés entre le pire résultat possible x1 et le meilleur résultat possible x2.

Hypothèse 3 (Decreasing sensitivity hypothesis).

v est trois fois différentiable sur , et on a :

14

L’hypothèse de symétrie de la fonction d’utilité par rapport au point de référence, associé à l’hypothèse 2, implique une différence du comportement individuel dans les pertes (fonction d’utilité convexe et valorisation du risque), et dans les gains (fonction d’utilité concave et aversion au risque).

15

Nous avons ajouté aux hypothèses classiques de la Prospect Theory le fait que v?? > 0. Cette hypothèse limite la croissance de l’indice d’aversion absolue au risque. Elle est notamment satisfaite dès que v est dara.

16

Hypothèse 4. y = px1 + (1 ? p)x2.

17

L’hypothèse 4 restreint l’étude aux situations où les deux choix éducatifs ne se distinguent que par leur risque associé, l’espérance des deux loteries étant la même : E(X) = E(Y). Nous nous servirons de ce cas comme situation initiale de référence. Supposons, par exemple, que les espérances de gain de la filière générale X et de la filière technique Y sont équivalentes, mais que la filière technique assure un revenu peu élevé à moindre risque, alors que la filière générale offre des possibilités de hauts revenus mais avec des risques élevés (y compris d’avoir moins qu’après une filière technique, en cas d’échec).

18

Hypothèse 5. y < px1 + (1 ? p)x2.

19

L’hypothèse 5 représente le cas où le risque supplémentaire associé au choix X est associé à une espérance de gain plus élevée.

20

Prenons tout d’abord la situation où y = px1 + (1 - p)x2. Le niveau du point de référence de l’individu va, sous les hypothèses de la Prospect Theory, être déterminant pour son choix entre X et Y.

21

Proposition 1. Sous les hypothèses 1, 2, 3 et 4, il y a un et un seul x** ? [x1, x2] tel que :

22

Cela signifie que les individus ayant un haut point de référence choisiront l’option risquée X, alors que les individus ayant un point de référence bas choisiront l’option sans risque Y.

23

Si y < E(X), la localisation du point de référence a un effet plus complexe sur les choix de l’individu.

25

jj) siil y a deux x**1, x**2 ? [x1, [ tels que :

26

jjj) sialors : X ? Y ?x*.

Corollaire 1 (Proposition 2). Les résultats symétriques sont directs pour y > E(X).

Posons N(x*) = E(u(X, x*)) ? E(u(Y, x*)). Pour l’individu ayant un point de référence x* : X ? Y ? N(x*) > 0 . La courbe en trait plein de la figure 2 représente N(x*), et donc le choix de l’individu entre X et Y en fonction de son point de référence x*. La position du point de référence détermine le choix effectué. S’il est peu élevé, il incite la personne à choisir l’option la moins risquée (Y), tandis qu’un haut point de référence incite à choisir l’option la plus risquée (X) permettant d’atteindre des niveaux de revenus supérieurs.

Figure 2 - Différence d’utilité espérée entre X et Y
27

Dans le cas où y < E(X), la même situation que dans le cas précédent est observée si le rendement offert par la filière courte n’est pas trop inférieur à celui de la filière longue (courbes en pointillés de la figure 2). Trivialement, si le rendement de la filière courte est trop faible, personne ne la choisit quel que soit son niveau d’aspiration.

28

De manière intéressante, les individus les plus enclins à choisir des filières courtes lorsqu’un écart existe entre y et E(X) ne sont pas les individus ayant les aspirations les plus faibles, ce sont des individus ayant un niveau d’aspiration « moyennement bas » (fig. 2). Intuitivement, supposons qu’un individu voie son point de référence augmenter. Si son point de référence est initialement proche du rendement associé à l’échec en filière longue (x1), une augmentation du point de référence implique une diminution des utilités espérées associées aux deux filières. Mais comme le rendement de l’échec en filière longue (x1) est plus proche de son point de référence, il est plus dévalué que les autres, ce qui explique la décroissance de N(x*) dans un premier temps. Puis le point de référence se rapproche de y et l’individu voit l’utilité espérée associée à cette éventualité baisser plus fortement, et N(x*) devient croissante.

29

Le lien entre cette explication des choix en termes de point de référence et l’explication des inégalités scolaires est direct si l’on suppose que le point de référence est fixé par le niveau de réussite sociale des parents. À résultats scolaires donnés, les enfants ne vont pas faire les mêmes choix éducatifs en fonction de leur origine sociale, même si leurs chances de réussite ultérieure sont similaires. Les enfants d’origine défavorisée auront plus fréquemment tendance à choisir les options les moins risquées (Y) comme des études courtes où le succès est moins aléatoire.

30

Il faut préciser que ce résultat découle des propriétés de la fonction d’utilité proposée par Kahneman et Tversky : symétrie (hypothèse 2) et sensibilité marginale décroissante par rapport au point de référence (hypothèse 3). La simple existence d’un point de référence n’implique pas formellement une quelconque différence de choix comme l’ont pensé les sociologues qui ont proposé cette explication.

Discussion

31

La question de la formation du point de référence que nous avons traitée ici simplement n’est pas anodine. Au-delà du simple milieu parental, le milieu social environnant (voisinage, groupe de pairs) peut être raisonnablement vu comme ayant un impact. Cette idée est étayée par des données empiriques. Depuis le rapport Coleman [1966], il est établi que les enfants d’origine défavorisée font des choix d’autant plus ambitieux à l’école qu’ils sont dans des écoles de quartiers favorisés. La logique du point de référence permet alors d’expliquer au moins une part de l’« effet de pairs ». Ce dernier ne consiste pas forcément, ou pas uniquement, en une transmission horizontale de capital humain, mais aussi en une homogénéisation des attentes sociales qui agissent sur les choix scolaires. Les résultats de Goux, Maurin [2003] sur l’existence d’effets de pairs, localisés très précisément au niveau du voisinage proche, sont tout à fait compatibles avec cette explication.

32

Si l’on souhaite limiter ce type d’inégalités, l’une des solutions possibles est donc la réduction de la ségrégation spatiale des populations de niveaux sociaux différents. Une plus grande homogénéité sociale assurerait une moins grande hétérogénéité des aspirations individuelles.

Conclusion

33

L’objet de cet article est de montrer comment les développements en théorie de la décision permettent d’expliquer une part significative des inégalités dans l’éducation : celle découlant des différences sociales d’aspiration en termes de réussite scolaire. La Prospect Theory permet de modéliser une idée proposée en sociologie de l’éducation : une conception de la réussite scolaire relative au milieu social d’origine implique des choix différents de la part des enfants. Les enfants d’origine défavorisée évaluent les options scolaires avec un point de référence plus bas et optent pour des études plus courtes à résultats scolaires équivalents.

34

Cette modélisation nous enseigne que la thèse proposée en sociologie est, en réalité, formellement insuffisante : l’hypothèse de l’existence d’un point de référence ne suffit pas pour expliquer les inégalités observées dans les choix éducatifs. Nous montrons que les principes de la Prospect Theory, et en particulier la sensibilité marginale décroissante autour du point de référence, donnent un fondement théorique rigoureux à l’explication des inégalités de choix par des différences d’aspiration.

Dans les années 1960, l'école apparaît aux sociologues comme un observatoire important contenu de l'augmentation du niveau de vie de la population. L'idée est qu'il faudrait se servir de l'augmentation de la croissance pour réduire les inégalités sociales. Avant cette décennie, on appliquait à l'école le principe de l'idéal méritocratie, idéal selon lequel la réussite scolaire résultaituniquement du travail scolaire fourni par l'individu. On excluait donc son origine sociale comme étant un facteur de son échec ou de sa réussite, considérant que l'école était une chance pour tous d'accéder à une position sociale plus prestigieuse que celle de ses parents. Or, en 1962 est conduite une enquête à l'Ined qui vise à examiner le lien entre origine sociale et échec (ou réussite) scolaire. Lesrésultats de cette enquête, qui montreront qu'il y a une forte corrélation entre les deux notions, sont à la base de la sociologie scolaire et de l'éducation. En effet, Bourdieu et Boudon, sociologues de référence dans ce domaine, montreront qu'il est faux de penser à l'école de la République comme étant le lieu de toutes les possibilités et changements sociaux. Face à cela, nous porterons notreétude sur la corrélation entre échec scolaire et inégalité sociale à travers la question suivante : En quoi l'école n'est-elle pas le lieu de l'égalité des chances mais plutôt de la reproduction sociale ? Pour répondre à cette question, nous verrons que selon Bourdieu l'école reproduit et légitime les inégalités sociales de départ par le biais de la transmission du capital culturel. Puis, nous verronsque Boudon défend la thèse consistant à dire que les inégalités de réussite scolaire sont plutôt le résultat de stratégies familiales différentes. Enfin, nous verrons comment Lahire met en cause la différence entre ce qu'il appelle la culture orale et la culture écrite pour expliquer en quoi l'école est un lieu de reproduction sociale.

I – L'école comme lieu de légitimation et reproduction desinégalités sociales

Nous allons voir ici comment Bourdieu et Passeron, dans leur ouvrage Les héritiers, ont développé
l'idée que l'école légitimait et reproduisait les inégalités sociales.

A) L'école reproduit les inégalités sociales

Ils commencent tout d'abord par remettre en cause 2 idées pré-conçues. La première étant que les élèves sont doués par nature (comme si on avait desfacilités transmissent génétiquement) et la deuxième que le capital économique est le seul obstacle à la réussite scolaire des jeunes issus de milieux populaires. Pour Bourdieu et Passeron, l'origine de la réussite scolaire ou de l'échec scolaire réside dans le milieu familial, première instance de socialisation primaire. A l'intérieur des familles se transmet selon ces auteurs un héritage culturel.Un individu, lors de sa socialisation, adopte donc l'habitus de sa classe, transmis par sa famille, mais également tout un savoir qui découle de ses habitudes et de ses sorties par exemple. Or, la culture transmise et attendue dans le milieu scolaire est celle de la « culture savante ». Cette culture, c'est celle dont sont dotés les familles issues d'un milieu favorisé. L'école traite certes tousles enfants également, mais en oubliant de prendre en compte les inégalités de départ. De ce fait, si les enfants de milieux favorisés vont se retrouver dans les les attentes scolaires, ce ne sera pas le cas d'un enfant issu d'un milieux beaucoup plus modeste. L'école ainsi va récompenser les élèves de milieux favorisés.

B) Et légitime ces inégalités

Comment l'école légitime t-elle cesinégalités ? Nous avons vu que les chances de réussite scolaire sont fortement rattachées au milieu social de par la transmission d'un habitus et d'un héritage culturel. C'est cette donnée qu'oublie de prendre en compte le système scolaire en faisant comme si, à l'origine, les mêmes chances de réussite. C'est le mythe de l'école de l'égalité des chances. De ce fait, la sanction positive (le...

Leave a Comment

(0 Comments)

Your email address will not be published. Required fields are marked *